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Un rôle stratégique

Un autre débarquement

Extrait du livre « Eté 44 Résistances et Libération du Trégor » Jean Bouteiller – Michel Guillou- Jean-Jacques Monnier, édition SKOL BREIZH
La Bretagne a tenu un rôle stratégique très important pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale.
En 1944, plus de 150 000 soldats allemands occupent notre région. Les forces allemandes sont surtout concentrées dans les ports militaires et, sur les côtes du Trégor, dans les fortifications du Mur de l’Atlantique pour faire face au débarquement attendu des alliés.
Le débarquement de Normandie ne doit pas masquer l’importance stratégique des débarquements anglais et américains, en août et septembre 1944, à Saint- Michel- en-Grève, les seuls de ce type en Bretagne pour cette période. Les opérations Author I et Author Il en sont les moments forts.
Des documents inédits d’origine anglaise et américaine, des récits d’officiers américains qui ont participé aux débarquements de Saint-Michel-en-Grève en témoignent. M. Georges Daniel, ancien résistant du maquis FTP War Zao de Plestin et ancien maire de Saint-Michel-en-Grève, en garde une mémoire très précise.

``Attaquez et prenez Saint-Michel-en-Grève``

Jeudi 10 août 1944

Le 3 août, après un mois de durs combats en Normandie, les forces américaines ont réussi leur percée à Avranches et, avec le concours de la Résistance vont réaliser la libération progressive des Côtes du Nord et de la Bretagne.
La Task Force américaine du brigadier général Earnest arrive à Saint-Brieuc le 6 août. Cette colonne blindée est aux portes de Morlaix, le 8 août! Une véritable course de vitesse s’engage entre les FFI et les Américains pour libérer les villes du Trégor.
La ville de Plestin-les-Grèves est libérée le 8 août par son maquis FTP. « Le maquis FTP War Zao » de Plestin va bientôt apprendre qu’une colonne blindée américaine arrive à Saint-Efflam mais est bloquée à Kerviziou Nous intervenons pour lui permettre de continuer sa progression …  » confirme Roger Rioual. son responsable.
Un des objectifs essentiels du général américain Patton est de s’emparer au plus vite du port de Brest.
Le 10 août, à 18h10, son adjoint, le général Earnest de la Task Force reçoit un message « Attaquez et prenez Saint-Michel-en-Grève demain matin. Faites particulièrement attention aux plages. Nous voulons les utiliser ». Mais pourquoi attaquer Saint-Michel-en-grève? Avec un certain humour, Joseph Doyon, marin de l’US Navy qui a participé aux débarquements de Saint Michel, nous l’explique: « Le général Patton avait déclaré à ses hommes qu’ils pouvaient survivre sans nourriture, mais que ses chars ne pouvaient pas rouler sans essence! ».
Le 10 août Joseph Doyon ne savait sans doute pas que le port de Saint-Malo avait été bombardé, que les installations portuaires de Saint-Brieuc étaient inutilisables, que les ports de Paimpol et de Brest étaient toujours occupés par les forces allemandes. Les états majors anglais et américain ont donc choisi un vaste port naturel sur la côte nord de Bretagne pour assurer le ravaitaillement et l’équipement de la Task Force. Ce sera l’opération Author I à Saint-Michel-en-Grève.

L'opération navale AUTHOR I

Les archives de la Royal Navy de Plymouth et le rernar-quable ouvrage de l’historien anglais Brian M3c Dermott (Ships Without Names) rapportent avec pré-i¬sion l’organisation et le succès de l’opération AuthorI
Brian Mac Dermott explique le choix de Saint-Michel¬en-Grève par les besoins urgents en carburant et en matériel de la Task Force pour foncer vers Brest, et il rappelle que les plages de débarquement de Normandie sont à plus de 150 miles de l’objectif!
Les archives de la Royal Navy révèlent que trois bateaux de débarquement (Landing Ships Tank) partici¬pent à l’opération: un navire anglais le LST 421 et deux LST américains, 344 et 519, transportent le précieux carburant. Le 10 août, ils lèvent l’ancre à 22 heures, de Portland en Angleterre et vont traverser la Manche escortés par deux destroyers, les dragueurs de mines de la 16e flottille britannique et un navire français, la fré¬gate « La Découverte ». Les trois LST débarquent sur la fameuse Lieue de Grève de Saint-Michel-en-Grève le 11 août, à 13 h 40, à la grande surprise du résistant Georges Daniel.  Ils sont très attendus par le lieutenant Frank Cooper.

Le premier débarquement anglo-américain en Bretagne

11 août 1944

Depuis trois jours, des résistants armés contrôlent le can¬ton de Plestin. Georges Daniel se souvient:
« Portant le brassard tricolore FFI et la fameuse mitraillette Sten, j’assure mon tour de garde au bout de l’Hôtel de la Plage à Saint-Michel-en-Grève lorsque je vois s’arrêter près de moi une jeep de laquelle descendent un officier supérieur américain et son inter-prète. Je suis aussitôt soumis à un flot de questions concernant la nature des différentes défenses et obstacles placés par les Allemands sur la Lieue de Grève: pieux de bois dont certains por-tent des mines à leur sommet, barrières métalliques, châssis de camions, champs de mines situés derrière la route départementale 786 entre le Yar et le Roscoat. .. Tous les éléments de défense contre un débarquement dont j’a-vais pu suivre l’implantation pendant l’occupation sont en place … C’est alors que je découvre les formidables moyens de communi-cation d’une armée moderne en mouvement. A l’aide de son émetteur-récepteur portatif, l’officier entre en relation avec son quartier général. Les bateaux de débarquement viennent de signaler leur présen-ce derrière la pointe de Beg-ar-Forn par des ballons de protection aérienne … Aussitôt, à l’aide de bulldozers, les soldats du génie vont ouvrir les premiers passages sur la plage face au parking du Roscoat; d’autres engins vont démanteler les pieux et autres obstacles …  » Les archives américaines confirment le témoignage de Georges Daniel:
« Vendredi 11 août, 18 heures, la Task Force tient Saint-Michel-en-Grève et protège les plages en organisant un péri¬mètre de sécurité ». Cette mission dangereuse et efficace est effectuée sous les ordres du lieutenant Frank Cooper qui est revenu tout récemment à Saint-Michel.

Le 785ème Régiment US.

Le lieutenant Frank Cooper témoigne: « Avec un autre lieutenant et un détachement de soldats américains engagés, appartenant au 785e régiment de Traffic Regulation de rus Army, j’ai participé à toutes les opérations de ce débarquement … Un détachement de la Marine américaine installe un poste d’observation et de commandement dans une maison à porche à moins d’une cinquantaine de mètres de la plage. De cet endroit stratégique, ils peuvent prendre contact avec les bateaux LST dans la baie et les guider vers la plage de débarquement comme réclame leur mission spéciale … Dès que la mer se retire et qu’il est possible de le faire en toute sécurité, nous conduisons nos camions vers les bateaux de l’escadre … Ce sont des douzaines de camions qui filent à toute allure, de jour comme de nuit, pour être chargés de matériel militaire. Le stockage du carburant, des vivres et des munitions, était fait sur le plateau de Saint-Jean, entre Saint-Michel et Ploumilliau …  » L’opération spéciale Author I est un plein succès. Elle sera suivie de nombreux autres débarquements à Saint-Michel-en¬Grève, pas toujours sans problèmes.

L'opération AUTHOR II

19 août 1944

Les archives de la Royal Navy montrent que l’opération Author Il ne fut pas sans imprévus. Le samedi 19 août à 17 heures23, trois LST quittent l’Angleterre pour Saint-Michel, escortés par six dragueurs de mines et deux vedettes rapides. Ils rencontrent en route des difficultés (dont un épais brouillard) qui les retardent… Les trois LST et leur escorte devront ensuite naviguer à toute vitesse (sans respecter toutes les règles de sécurité) car l’armée américaine attend avec impatience du carburant sur la Lieue de Grève! Brian MacDermott souligne que les trois LST arrivèrent à Saint-Michel-en-Grève alors que les Américains avaient juste assez de carburant pour conduire leurs camions vers les bateaux le ravitaillement !

Les manoeuvres délicates des LST

Trois marins américains, Reid Gayce, Charles Spillman et Joseph Doyon, étaient à bord des LST qui ont participé aux opérations de débarquement sur la plage de Saint-Michel-en-Grève. Joseph Doyon décrit avec précision les manœuvres délicates d’accostage et d’appareillage sur la Lieue de Grève: « Aucun navire n’avait encore accosté sur cette plage extrêmement longue et peu profonde … Quand un LST arrive sur une telle plage avant d’accoster, il jette une énorme ancre reliée à un câble d’acier de 300 m de long, de telle sorte que, lorsque vient le moment de repartir, un gros treuil puissant tire le bateau vers le large en complément de l’action de ses deux hélices …  », Ceux qui ont vu une dizaine de LST accoster ensemble à Saint-Michel se souviennent encore de l’importance du matériel débarqué: « J’estime qu’il y avait 160000 bidons d’essence (des jerrycans de 20 litres) rien que sur notre bateau. Il fallait deux jours à !’Armée pour décharger tous ces réservoirs d’essence. 90 % du matériel militaire destiné à l’armée Patton a été débarqué à Saint-Michel » précise Joseph Doyon.

60000 tonnes débarquées à Saint-Michel-en-Grève

du 12 août au 30 septembre 1944

Le premier des trois LST arriva le 11 août, et commença son déchargement dans l’après-midi du 12 dans des conditions de marée correctes. Un manque de camions stoppa temporairement les opérations, mais le déchar¬gement reprit à l’arrivée de véhicules supplémentaires du VII le Corps. Le déchargement de 1 500 tonnes de « rations », essence, et munitions se poursuivit le lendemain.
Les LST livrèrent régulièrement des cargaisons de munitions destinées au Vlll° Corps de Middelton du lieutenant général H. Troy, pour le siège de Brest.
Le bilan de Saint-Michel ne fut pas spectaculaire en terme de tonnage, mais la plage assura les ravitaillements durant une période de besoins urgents. Ainsi, du 12 au 30 septembre 1944, il y eut 81 opérations de débarquement. et 60 000 tonnes de matériel militaire furent débarquées.